Electronic Arts n'a pas officialise la mort de Need for Speed, mais ses decisions en disent plus long qu'un communique. Criterion Games, le studio britannique associe depuis des decennies a la vitesse, aux courses-poursuites et aux crashs impossibles, celebre ses trente ans en devenant officiellement un studio Battlefield. Sa direction l'a dit sans detour : l'equipe se consacre desormais exclusivement a la franchise de tir. Ce n'est pas une collaboration passagere, mais une redefinition d'entreprise qui efface le passe de la maison.
Un nom officiel qui vaut declaration
Fonde a Guildford et rachete par Electronic Arts en 2004, Criterion a cree Burnout, modernise Need for Speed avec Hot Pursuit, puis signe le dernier episode en date de la serie, Unbound, en 2022. Le studio a maintenu ce jeu a coups de mises a jour jusqu'en fevrier 2025, date a laquelle l'editeur a confirme la fin de ce cycle de contenu. Depuis, aucun nouvel episode n'a ete annonce et aucun studio n'a ete publiquement charge d'en produire un. La promesse d'un retour de la serie sous des formes inedites est restee lettre morte, tandis que les ressources reelles pointent vers Battlefield.
Nous ne sommes pas ici pour parler du passe. Nous nous concentrons uniquement sur Battlefield.
— Rebecka Coutaz, vice-presidente et directrice generale de Battlefield Studios Europe
Cela ne signifie pas qu'Electronic Arts ait signe un acte de deces. Il s'agit d'un cas de figure devenu courant dans l'industrie : conserver une marque sans financer le jeu qui devrait la faire vivre. La propriete intellectuelle garde une valeur comptable, commerciale et nostalgique. Le developpement, lui, exige des annees de travail, des equipes specialisees et un niveau de risque que les grands editeurs semblent de moins en moins prets a assumer.
Burnout, une saga transformee en piece de musee

Le cas de Burnout est plus severe encore. La saga qui a fait du carambolage un spectacle et de la conduite agressive une mecanique de precision n'a plus connu de grand episode original depuis pres de vingt ans. Burnout Paradise est sorti en 2008, a recu un remaster en 2018, puis un portage sur Nintendo Switch, sans que l'editeur ne saisisse ce retour pour relancer la serie. Le nom reste disponible en boutique, mais la franchise, en tant que projet creatif, demeure a l'arret.
La perte n'est pas seulement sentimentale. Burnout 3: Takedown et Burnout Revenge occupaient un espace aujourd'hui presque disparu : une course immediate, violente et accessible, pensee pour des sessions intenses plutot que pour des cartes gigantesques ou des calendriers de recompenses. Le boost se nourrissait du risque, les takedowns changeaient le cours de chaque course, et les crashs faisaient partie du langage de jeu, non d'une penalite qui force a recommencer.
Codemasters confirme la tendance
Le retrait de Criterion pourrait passer pour une urgence liee a Battlefield. Ce qui s'est produit avec Codemasters montre qu'il s'inscrit dans une tendance plus large. Electronic Arts avait rachete le studio pour renforcer sa domination dans le jeu de course, mais son catalogue n'a cesse de se reduire. En avril 2025, l'editeur a mis en pause ses projets de futurs jeux de rallye apres EA Sports WRC, refermant au moins temporairement une tradition qui remontait a Colin McRae Rally et a DiRT.
La Formule 1 n'a pas echappe a la restructuration. Plutot que de publier un F1 26 autonome, l'editeur a transforme la saison 2026 en extension payante de F1 25, tout en preparant un episode reimagine pour 2027. Le choix se justifie par le bouleversement reglementaire de la discipline, mais il repond aussi a une logique commerciale claire : prolonger une plateforme existante coute moins cher que lancer un produit complet et laisse les revenus circuler entre deux grandes sorties.


Le resultat est un editeur qui possede Need for Speed, Burnout, DiRT, GRID, WRC et F1, tout en entretenant activement une part toujours plus reduite de cet heritage. Cette concentration ne construit pas un empire de la course : elle assemble une collection de marques en veille, suspendues a une prevision financiere qui deciderait un jour qu'elles sont redevenues assez grosses.
Battlefield gagne des talents, la course perd sa memoire
Le pari sur Battlefield a une explication d'entreprise. Electronic Arts a regroupe Criterion, DICE, Motive et Ripple Effect au sein d'une meme structure pour porter l'une de ses franchises prioritaires. Battlefield 6 a signe le plus gros lancement de l'histoire de la serie selon l'editeur, avec plus de sept millions d'exemplaires ecoules en trois jours. Quelques mois plus tard, les studios lies au projet, Criterion compris, ont subi des reductions d'effectifs.
Ce contraste resume le modele : on concentre les equipes autour d'un produit enorme, on presente le lancement comme un evenement, puis on ajuste la structure une fois la phase de maintenance venue. Sur un tableur, cela peut sembler efficace. Du point de vue de la creation, cela revient a demanteler des noyaux qui ont mis des annees a maitriser la physique, la vitesse, l'intelligence artificielle, le trace des circuits et la sensation d'impact.
A cette pression s'ajoute l'accord de rachat d'Electronic Arts par un consortium reunissant PIF, Silver Lake et Affinity Partners, pour un montant estime autour de 50 milliards d'euros, dont pres de 18 milliards de financement par dette. L'operation, toujours soumise a l'approbation des regulateurs a la mi-2026, ne peut etre presentee comme la cause directe de chaque annulation, mais elle renforce l'importance des flux de tresorerie previsibles, des grandes franchises et des revenus recurrents.
Le savoir-faire arcade n'a pourtant pas disparu. Plusieurs membres ayant travaille sur Need for Speed Unbound ont quitte Criterion pour rejoindre Fuse Games, studio fonde par un ancien dirigeant de la maison. Cette equipe developpe aujourd'hui Star Wars: Galactic Racer, un jeu de course aux accents de Burnout assumes. Le talent a simplement change d'adresse.
Electronic Arts n'a pas detruit Need for Speed et Burnout par une annonce solennelle. L'editeur l'a fait de la maniere la plus feutree possible : en retirant les equipes, en refermant les cycles de contenu, en concentrant les investissements et en laissant les marques intactes pour ne pas perdre leur valeur. Criterion garde le nom, mais ne fabrique plus ce qui l'avait rendu celebre. Quelque part dans un bureau, les logos, les voitures et les villes sont toujours ranges. Ce qui n'y stationne plus, c'est une equipe autorisee a accelerer.






